Journal de marche

Isidore au maquis, c’est une histoire vraie. Elle est racontée ici et le sera dans un livre. Ce projet est uniquement basé sur des archives familiales et des documents trouvés dans les différents services d’archives. Au fil des recherches, ces documents, photos et cartes sont partagés sur les réseaux sociaux et dans ce journal de marche. Un clin d’œil aux journaux de marche tenus par les maquisards et soldats de la Libération.

Dimanche 7 août : Isidore a son dessinateur

L’histoire d’Isidore et de sa famille est une épopée. Pour la raconter dans un livre, il fallait un éditeur : les Éditions Ouest-France soutiennent ce projet. Pour la rendre vraiment vivante, il fallait la dessiner. Ce sera le cas avec les traits du dessinateur Remedium, auteur de plusieurs ouvrages qui s’est associé à mon projet !

Dimanche 31 juillet : sale date, pour trois tristes anniversaires

Il y a des dates qui reviennent, au fil des dossiers, documents et autres archives. Le 31 juillet est de celles-là. Il y a 80 ans, le 31 juillet 1942, la police arrêtait Léon, le petit frère d’Isidore. Le 31 juillet 1943, le convoi 58 s’ébranlait de Drancy avec Joseph et Florence, les parents de Simone, à son bord. Le 31 juillet 1944, c’est le tout dernier convoi qui partait avec Marco, l’oncle d’Isidore, parmi les déportés. Aucun n’est revenu.

Dimanche 1er mai : une pause dans la bibliothèque d’Isidore

Isidore aimait les livres. Mieux que ça, il les vénérait. À l’exode de 1939, sa famille a quitté l’appartement familial quand Isidore était mobilisé au front. Réfugiés à Toulouse, ils n’ont pu qu’abandonner tous leurs biens. Y compris les livres qu’Isidore chérissaient. En 1948, trois ans après la fin de la guerre, il écrit une lettre fascinante : de tête, il liste 200 ouvrages écrits par une centaine d’auteurs qu’il possédait avant guerre et espère retrouver.

Dimanche 20 mars – dimanche 3 avril : deux semaines au maquis d’Isidore

J’ai décidé de marcher dans les pas d’Isidore et de ses camarades de résistance, sur les sommets des montagnes de Vabre qui ont abrité les maquis d’Isidore. Je raconte les lieux du maquis, l’état d’esprit des Vabrais.e.s et leur rôle central dans la lutte et le sauvetage. Un récit jour par jour, au fil des rencontres et découvertes faites durant les deux semaines très riches qui m’ont permis d’avancer sur la fabrique du livre.

Samedi 5 mars : un premier chapitre du livre est écrit

Le temps des recherches n’est pas encore terminé, mais il a suffisamment avancé pour que s’ouvre une deuxième partie du travail engagé il y a un an : l’écriture. Sans vous dévoiler la construction du récit que vous lirez, je peux vous annoncer que le chapitrage du livre est complet, ainsi que la rédaction du premier chapitre 🎉

Dimanche 13 février : la découverte du visage de Léon adulte

Jusqu’à maintenant, je n’imaginais le petit frère d’Isidore qu’à travers les seules photos de lui que j’avais, alors qu’il était enfant. Ma grand-mère a retrouvé une archive merveilleuse : une photo de Léon adulte. Ce visage retrouvé constitue une avancée extrêmement émouvante pour ce projet d’histoire et de mémoire.

Mercredi 5 janvier : six dossiers, six personnes assassinées car « israélites »

Raconter Isidore, c’est aussi raconter l’arrivée en France de ses parents, leur vie marseillaise puis parisienne, et ce qui a mené à leur mort violente. Une violence née de la haine antisémite, résumée dans les dossiers que je suis allé lire au Service historique de la Défense de Caen, où sont entreposés les « archives des victimes des conflits contemporains. Dans les six dossiers, deux mots expliquent le mort en déportation : « Qualité d’israélite. »

Ce qualificatif minimaliste condense l’unique raison de la mort de Victor Adato, Rachel Adato, Léon Adato, Marco Adato, Joseph Horviller et Florence Horviller. Tous les six étaient juifs. Après la guerre, Isidore et Simone, enfants de ces victimes de la haine, ont rempli tous les formulaires nécessaires à la reconnaissance de leur statut. D’abord « déportés raciaux », ils sont devenus « déportés politiques », selon la classification de l’administration.

Tous morts à Auschwitz de 1942 à 1944 après avoir été internés à Drancy, ces aïeux n’avaient démontré aucune revendication politique. Ils étaient deux tailleurs parents d’un enfant handicapé, un agent d’entretien, un marchand de bestiaux et une femme au foyer. Pas militants, pas résistants, juste juifs. À cause de cette haine, Isidore doit écrire ceci à l’administration : « Je précise que je suis l’unique survivant de ma famille. »

Lundi 3 janvier 2022 : un immeuble, une naissance et un résistant

L’adresse donnée mi-décembre par les Archives de Marseille m’a conduit derrière l’Opéra de Marseille, à deux pas du Vieux-Port. Pourtant, pas de « rue de la Darse » à l’horizon : les canaux de l’arsenal ayant été bouchés entre les deux guerres, cette rue où Isidore est né le 11 juin 1912 a changé de nom, après la Seconde Guerre.

Comme le hasard fait bien les choses, elle a pris en 1945 le nom d’un autre homme né en 1912, aussi résistant. Fils d’immigrés, Francis Davso travaillait aux grands magasins qui sont devenus les Galeries Lafayette. Syndiqué à la CGT, il a rapidement été la cible de sa direction. Militant au PCF, ce fils d’immigrés lituaniens a été mobilisé en 1939 et 1940, comme Isidore qui vivait alors à Metz, loin de sa ville natale fuie pendant la Première Guerre mondiale. Chef d’une section clandestine du PCF dès 1941, Francis Davso a été arrêté une première fois.

Emprisonné de geôles en camps de travail selon sa biographie détaillée publiée par Le Maitron, Francis Davso s’est évadé avec 77 autres détenus en 1943. Réfugié à Marseille, il s’est engagé avec les Francs-tireurs partisans du Lubéron. Au maquis dans le Var, Francis Davso est ensuite parti pour Lyon où il a été capitaine FTP. Arrêté le 1er mai 1944, torturé, « il fut mitraillé avec 30 autres captifs le 16 juin 1944 », dans l’Ain.

À cette date, Isidore était au maquis, dans le Tarn. Selon le journal de marche du maquisard Adrien Gensburger, les résistants juifs de Vabre s’entraînaient ce jour-là au lancer de grenades après un cours de sabotage, suivi d’une « théorie sur l’opération de patrouille ». Le soir, Sabbat est célébré : « L’humeur est bonne. » Elle devient vite angoissante : la rumeur d’une attaque conjointe des Allemands et des miliciens parvient aux maquisards vers 22 heures. Branle-bas de combat : « La garde double est décidée, l’un se mettra à la Quintaine et donnera un coup de feu pour alerter l’autre posté au téléphone qui devra avertir le groupe. Chacun devra rejoindre le refuge choisi. Alfred s’en va à 23 heures porter le message d’alerte. Il a bien du mérite, il fait nuit noire, il rentre à 3 heures du matin. » Il n’y aura pas d’attaque cette nuit là. Les Allemands attaqueront début août…

Jeudi 16 décembre : une adresse pour compléter le premier chapitre

L’histoire d’Isidore, telle que je souhaite la raconter, commence par l’arrivée en France de ses parents, en 1910. Un bateau parti de l’Empire Ottoman, un quai du port de Marseille et une nouvelle vie. De 1910 à 1915, Victor et Rachel ont vécu à Marseille, où Isidore est né en 1912. Manquait alors un morceau essentiel : une adresse pour raconter la vie de leur quartier il y a 109 ans, à défaut d’avoir des éléments directs sur leur vie.

Une adresse vous manque, et un projet vacille un peu : comment raconter la totalité de cette histoire s’il manque un morceau important du point de départ ? Déjà ressenti avant la découverte du dossier de dénaturalisation de Victor et Rachel, ce vertige s’était atténué mais demeurait, en l’absence d’indices sur cette vie marseillaise.

Ce vertige a disparu, ce jeudi, avec une réponse des Archives de la Ville de Marseille : Isidore, Victor et Rachel avaient une adresse, à deux pas du Vieux-Port, dans le 1er arrondissement de la cité phocéenne ! Un secteur métamorphosé par la suppression d’un petit canal dans les années 1920, que la petite famille a connu. J’ai cette adresse et elle me permet d’être certain d’avoir les informations de base du premier chapitre.

À quelques encâblures du domicile marseillais de la famille Adato, l’actuelle cours Estienne d’Orves était un petit canal à la vénitienne. © Vieux Marseille

Lundi 6 décembre : Isidore, une ressource pour travailler sur l’histoire de la Shoah

Ce projet, celui de raconter l’histoire d’Isidore et de sa famille, a fait son entrée sur un site recensant toutes les ressources numériques disponibles pour « Travailler sur la Shoah ». Ce site, géré par Christine Guimonnet, professeure d’histoire-géographie et secrétaire générale de l’Association des professeurs d’histoire-géographie, permet « la centralisation » de ces ressources, organisées « en colonnes thématiques générales ».

Isidore a donc rejoint la quatrième colonne, celle des « enquêtes de mémoire ».

Capture d’écran du site « Travailler sur la Shoah avec des ressources numériques ».

L’insertion du travail sur l’histoire d’Isidore dans ce grand projet est un symbole puissant. Personnellement, bien entendu, puisque ça souligne l’importance des parcours individuels dans la « grande » histoire. Mais surtout, c’est un symbole de l’essentialité du travail mené par les professeurs d’histoire-géographie de l’école républicaine. J’ai pu raconter l’histoire de Marco, oncle d’Isidore, grâce au travail mené par une autre professeure d’histoire-géo, Marianne Cabaret, avec ses élèves du lycée Voltaire de Paris qui travaillent pour le projet convoi 77.

Un symbole qui aurait plu à Isidore, farouche amoureux de l’école républicaine qui « a tout donné » à ce père de deux filles devenues institutrices. Traqué, Isidore a combattu pour la France, pour sa République et ses valeurs, dont l’école est le socle.

Dimanche 21 novembre : le portefeuille d’Isidore

Confié par Marylène, ce portefeuille protège des photos de ses parents Isidore et Simone lors de leurs fiançailles. Des morceaux de papier y sont aussi rangés : un acte de naissance et un acte de mariage récupérés à Marseille en 1943, mais surtout une lettre manuscrite envoyée depuis Drancy par les parents de Simone à leur fille.

Vendredi 19 novembre : le journal de marche d’Adrien Gensburger

Pour la deuxième fois en dix jours, je suis allé au service des archives du Mémorial de la Shoah. J’y étudie le journal de marche du maquisard Adrien Gensburger, camarade de maquis d’Isidore. Il y décrit, jour par jour, la prise du maquis près de Vabre en 1944, jusqu’à la libération de Castres en août 1944. Dans les pages étudiées, du début du carnet jusqu’au 1er août pour l’instant, on trouve le récit des premiers parachutages d’armes et cette phrase très forte : « Nous sommes devenus des soldats. Nous avons hâte de nous servir de ces armes. Non par goût de tuer, mais par devoir de gêner l’ennemi et de le détruire un jour. » Ils finiront par y arriver.

Mardi 9 novembre : le défilé devant le Général De Gaulle

« A participé au défilé militaire devant le Général de Gaulle à Constance le 21 mai 1945 » : cette phrase a été écrite par Isidore, dans le dossier qu’il a déposé en 1950 pour recevoir son certificat d’homologation FFI. À l’Ecpad, les archives visuelles des armées, j’ai retrouvé une photo de cette journée où figure Isidore. Dans les archives de la famille, des photos montrent l’adjudant-chef Isidore debout à la tête du blindé qu’il dirigeait.

Mercredi 3 novembre : Florimond, l’autre maquisard de la famille

Cette anecdote sera racontée dans le livre. En 1966, Marylène épouse Maurice, rencontré en Seine-Maritime. Leurs parents, bien sûr, assistent au mariage de ces deux instituteurs. Les pères échangent : Isidore rencontre Florimond, et les deux hommes se racontent leurs histoires de guerre. Ainsi, Isidore et Florimond découvrent qu’ils ont été maquisards dans les mêmes montagnes, et surtout qu’ils ont combattu dans la même unité, le 12ème Régiment de Dragons, sans jamais s’être rencontrés. Florimond, militaire de carrière capturé puis évadé en 1940, a combattu jusque dans les Vosges où il a été grièvement blessé par un obus le 3 novembre 1944.

Fin octobre : un trésor documentaire chez Monique

L’histoire d’Isidore au maquis est aussi et surtout celle des vivants. Pour avoir le récit le plus complet possible, j’ai interviewé Monique & Marylène, les deux filles qu’Isidore et Simone ont caché au couvent de Notre-Dame de Massip pour qu’elles survivent à la guerre. Ce qu’elles ont fait. Elles sont toujours vivantes en 2021. Toutes les deux ont accepté d’être interrogées : Marylène, ma grand-mère, en vidéo ; Monique en enregistrement sonore. Avant ma venue, Monique a fouillé dans ses documents, d’où elle a extrait un classeur rempli d’archives. Parmi les nombreux documents essentiels à la construction du récit, ce classeur contenait une lettre de Rachel, mère d’Isidore, depuis Drancy, le 23 août 1942. Le même jour, elle est partie pour « un pays inconnu » : Auschwitz.

Octobre : Isidore au maquis devient une chose publique

Enclenché en janvier, le travail de collecte des archives familiales est rapidement devenu un projet plus grand, celui d’un livre. En juillet, j’ai récupéré les dossiers militaires d’Isidore et Florimond au Service historique de la défense. En septembre, j’ai confié les premières archives familiales au Mémorial de la Shoah, qui les a numérisées avant de me les rendre. Début octobre, j’ai découvert avec beaucoup d’émotion le dossier de dénaturalisation de Victor, Rachel et Léon. Grâce à cet ensemble d’archives administratives extrêmement précis, j’ai compris que j’avais récolté la quasi-totalité des archives nécessaires à la construction du récit, qui débutera par l’histoire de l’arrivée à Marseille de cette famille ottomane qui n’a eu qu’un souhait : devenir française. J’ai donc décidé de rendre public ce projet, afin de faire entrer Isidore, sa famille et son histoire dans la vie d’inconnus.

Juillet : à la découverte d’un service d’archives

J’ai toujours aimé l’histoire. J’ai toujours adoré farfouiller dans les tréfonds – insondables – de Gallica, le magique espace numérique de la Bibliothèque nationale de France. Mais je n’étais jamais entré dans un service d’archives. Deux mois après avoir pris rendez-vous, me voici au Château de Vincennes, avec une carte de lecteur pour entrer dans la salle Louis XIV et accéder aux deux documents réservés : les dossiers militaires d’Isidore et Florimond.

Mes deux arrières grands-parents ont, comme tous les hommes reconnus pour leur rôle dans la Résistance, un dossier d’homologation FFI. Pour trouver la cote, il faut faire une petite recherche sur le site Mémoire des Hommes. Après réservation, vous accédez au Service historique de la Défense. La veille, une petite angoisse montait : et si les dossiers étaient vides ? Et si je savais déjà tout, que je repartais bredouille ?

Ce stress a disparu dans la salle Louis XIV : les deux dossiers étaient bien fournis, une vingtaine de pages écrites par Isidore et Florimond, des lettres de recommandation rédigées par leurs supérieurs dans leurs maquis. Des dates, des chiffres, bref : des faits qui me permettent de dessiner le chemin parcouru par ces deux ancêtres.

Extrait du courrier de recommandation envoyé par le Lieutenant Roger Cahen, supérieur d’Isidore lorsqu’il était au maquis.

Janvier 2021 : il va falloir la raconter, cette histoire

Il faudrait le faire. Ce serait bien. Et pourquoi pas se lancer maintenant ? Fasciné par la grande histoire de la Seconde Guerre mondiale depuis tout petit, j’ai écouté avec attention les détails qui m’ont été donnés, au fil des années et des anecdotes, sur la petite histoire, celle de la famille. La Turquie, Drancy, Auschwitz, ça je savais. Le silence causé par la culpabilité d’avoir survécu, on me l’avait un peu expliqué. La Résistance ? J’en savais si peu.

Un reportage pour 76actu, où je travaillais en 2018, a tout changé. J’ai suivi une classe de lycéens à Auschwitz. Pour me protéger de cette histoire trop personnelle et rester professionnel, j’ai utilisé mon appareil photo et mon carnet comme des outils de défense. J’ai raconté ce périple en Pologne, sans me départir de l’œil du journaliste. Mais une phrase d’une pureté sans égal a été prononcée par notre guide :

Tant qu’on se souvient du nom, chez les juifs, vous êtes vivant.

Pascale Morel, professeure d’histoire et guide pour le Mémorial de la Shoah

Et l’idée a germé : j’en suis si proche de cette histoire qu’il faudrait bien, un jour, que je la raconte. Que je rende aux morts leurs noms, leurs visages, leurs parcours. Que je leur rende leur vie, raflée par la haine.

Trois ans après ce reportage, je me suis enfin lancé. A minima : j’ai récupéré, auprès de ma grand-mère Marylène, les quelques archives dont j’avais la connaissance. Avec un objectif simple : les déposer au Mémorial de la Shoah pour les préserver. J’ai lu ces quelques bouts de papiers, ces mots griffonnés par Isidore dans le Mémorial de la Déportation de Serge et Beate Klarsfeld, près du nom de son père : « Gazé ? » Le livre est sorti en 1973, comment Isidore pouvait-il encore douter du destin de son père ? Cette pensée m’a fait comprendre cette culpabilité ressentie, celle du persécuté survivant, qui n’ose parler par peur d’heurter la mémoire des morts.

Ce constat a percuté la phrase de ma guide et les derniers mots de mon reportage, ceux des professeurs qui ont souligné « la mission » qu’avaient désormais ces adolescents qui avaient visité le pire lieu de l’humanité. Alors j’ai décidé de raconter cette histoire dans un livre. Isidore, ses parents et ses filles toujours vivantes seront immortels parce que, tant qu’on se souvient de votre nom, vous êtes vivant.